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Le capitalisme en crise

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Écrans de fumée

Selon le gouvernement français, « l’ambition du G8 est d’instituer un capitalisme responsable ». Pourtant, depuis deux ans, c’est au G20, dans un cadre tout aussi
illégitime mais plus conforme aux nouveaux rapports de forces internationaux, que sont discutés la plupart des grands sujets économiques. Et ces discussions ne débouchent sur rien de bien sérieux. En avril 2009, le G20 lançait par exemple la chasse aux paradis fiscaux. Aujourd’hui ils sont en pleine forme et ne sont même plus montrés du doigt. Depuis le 5 novembre 2010, la « liste noire » des paradis fiscaux établie par l’OCDE est vide. Quant à la « liste grise » qui comprenait 42 États, elle n’en comporte plus que 9. Il suffit aux États de signer des accords bilatéraux bidons pour être blanchis. Les îles Caïmans promettent ainsi d’échanger des informations avec... d’autres paradis fiscaux. Beau résumé du capitalisme responsable. La Suisse, toujours en pointe dans ce domaine, est même en passe d’obtenir un meilleur accès aux marchés financiers britanniques et allemands, ainsi que le maintien absolu de son secret bancaire, à la seule condition de prélever un impôt sur les fortunes dissimulées dans ses banques. En clair, les gouvernements britannique et allemand promettent de fermer les yeux sur la fraude à condition que la Suisse consente à leur rétrocéder une poignée de billets.

Moralisation
Autre exemple de diversion : l’encadrement des rémunérations des traders. Cela consiste uniquement à étaler le versement des bonus dans le temps, à en payer une partie sous forme d’actions et à modifier la répartition entre les rémunérations fixes et variables. Dans la bouche des dirigeants, qui n’ont décidément pas peur du ridicule, ce changement doit concourir à limiter les prises de risques. Plutôt que d’interdire des activités néfastes, mettant en danger la majorité de la population, on met en place des mesures censées inciter les financiers à la modération. Concrètement, quand le directeur général de BNP-Paribas reçoit la bagatelle de 6, 2 millions d’euros, une partie ne peut pas être encaissée immédiatement. C’est la « moralisation du capitalisme » dans toute sa splendeur.

Régulation
Pour comprendre pourquoi il ne reste pas grand chose des promesses de réforme, rien de tel que de suivre les revirements de l’ancien directeur de la Banque centrale américaine, Alan Greenspan. En 2005, très sûr de sa doctrine libérale, il estimait que « l’autorégulation est plus efficace pour éviter la prise abusive de risques que la réglementation gouvernementale ». En 2008, lorsque la crise devenait extrêmement grave et que la Commission du budget du Congrès américain lui demandait des comptes, M. Greenspan admettait très clairement avoir commis « une erreur en comptant sur l’intérêt privé des organisations, principalement des banquiers ». Un contrôle public aurait été utile, non pas pour protéger les travailleurs et les ménages endettés, mais « pour protéger les actionnaires ». Les vieilles priorités demeuraient. Mais l’aveu était bien là : « Le modèle de gestion des risques tenait depuis des décennies. Mais l’ensemble de cet édifice intellectuel s’est effondré l’été dernier […] J’ai trouvé une faille dans l’idéologie capitaliste. Je ne sais pas à quel point elle est significative ou durable, mais cela m’a plongé dans un grand désarroi. »

Marchés
Ce grand désarroi aura été éphémère. Depuis deux mois, M. Greenspan remet en cause les quelques avancées figurant dans la loi Dodd-Franck, votée par les parlementaires américains durant l’été 2010. Il s’agit de la seule réforme un peu substantielle adoptée à la suite de la crise. Si elle ne remet nullement en cause la liberté de circulation des capitaux, cette loi interdit certaines opérations et instaure une surveillance des marchés financiers. M. Greenspan juge cela intolérable. Pour lui, « à de rares exceptions près (2008 par exemple), la main invisible mondiale a permis de bénéficier de taux de change, de taux d’intérêt, de prix et de taux de salaire relativement stables ». On ne saurait mieux résumer l’état d’esprit actuel des dirigeants. À Deauville, les chefs d’État du G8 tenteront à nouveau de faire oublier la faillite du néolibéralisme. Avec l’optimisme du docteur Pangloss de Voltaire (Candide), ils nous diront que « tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles »... à de rares exceptions près.

Partage des richesses
La crise n’est pas une exception, un accident, mais le produit d’un système fondé sur la propriété privée des moyens de production et sur la concurrence internationale. Ces dernières années, les déséquilibres n’ont cessé de s’accentuer tant au niveau mondial, entre les États-Unis et la Chine, qu’au niveau européen, entre l’Allemagne et les pays méditerranéens. L’endettement privé et les bulles financières se sont développés en dehors de tout contrôle. Les gains de productivité ont été accaparés par les profits. La part des salaires dans la valeur ajoutée s’est effondrée dans les pays du G7 (voir graphique). Aujourd’hui encore, ce système continue de produire la misère. Selon le Bureau international du travail, le nombre de travailleurs pauvres a pratiquement cessé de diminuer depuis 2007. Et celui de chômeurs dans le monde passera de 205 millions en 2010 à... 203 millions en 2011. Derrière les discours démagogiques et mensongers, derrière les prétendus « chantiers prioritaires » de Nicolas Sarkozy et derrière l’écran de fumée de son « capitalisme responsable » apparaît la réalité nue d’un système qui redémarre avec un niveau de chômage bien plus élevé qu’avant la crise et des dettes publiques gonflées par la socialisation des pertes. Face à la crise sociale, il est urgent de partager le temps de travail et les richesses.

Philippe Légé

Crise économique, crise du G8 ?

Avec la crise, les déclarations économiques du G8 se font moins précises. Si la foi dans le marché et la mondialisation est réaffirmée à Hokkaido au Japon en 2008, c’est de manière moins convaincante : « La mondialisation et les marchés libres offrent de belles occasions à nos sociétés, aux économies émergentes et aux pays en développement. » Les rapports de forces mondiaux se redessinent et le G8 laisse la place au G20 qui intègre en particulier la Chine, l’Inde et le Brésil. Pendant un temps, des plans de relance plus ou moins ambitieux sont mis en place, en particulier en Chine (et dans une moindre mesure aux États-Unis). Le plan de relance chinois représente 12 % de son PIB, soit 400 milliards d’euros. C’est sans commune mesure avec la situation en Europe, pourtant bien plus durement touchée. Il suffit de comparer aux 26 milliards des « 1 000 projets » du plan de relance français (1 % du PIB).
Après ce court épisode et la prise en compte de ce partage du pouvoir en évolution, l’option néolibérale est rapidement redevenue l’unique credo. Dans ce nouveau cadre élargi du G20 qui concentre désormais l’essentiel des discussions économiques, les débats à l’étape actuelle de la crise se focalisent autour des dettes publiques et des monnaies. Le lien entre dette et monnaie est en effet très fort, pour au moins deux raisons : lorsque la monnaie d’un pays perd de sa valeur, la dette publique s’allège d’autant ; en même temps, les marchandises produites dans ce pays semblent moins chères à l’étranger, ce qui favorise ses exportations et inversement limite ses importations. La dévaluation (baisse brutale de la valeur de la monnaie, comme en Argentine en 2001) ou l’inflation permettent donc de reporter une partie du coût de la crise sur les voisins.
Le rôle du G20 est de chercher des compromis entre grandes puissances économiques dans ce partage des pertes. Le principal compromis étant bien entendu de faire payer autant que possible les pays plus faibles et les travailleurs, et de protéger au maximum les intérêts des banques et des multinationales. Le FMI fait donc son grand retour, prônant des plans d’austérité et de privatisation dans les pays européens les plus faibles qui rappellent fortement les plans d’ajustement structurel qu’il imposait aux pays du Sud dans les années 1990. Les peuples qui souffrent déjà du chômage et de la précarité, ceux qui ont parfois perdu leur logement dès le début de la crise, sont sommés de rembourser une dette qui n’est pas la leur.
En Grèce, les services publics sont réduits ou privatisés, les salaires gelés ou baissés, pour protéger les avoirs des banques françaises et allemandes (84 milliards d’euros pour ces deux pays, 250 milliards pour l’ensemble des banques européennes). Cette dette grecque est le pendant de l’excédent commercial allemand : les banques allemandes prêtent à l’État et aux entreprises grecs pour qu’ils achètent à crédit des produits allemands. Au Portugal et en Irlande, les acteurs changent un peu mais la logique reste la même, sauver le cœur du système au prix d’une explosion de la pauvreté dans les pays de la périphérie.
C’est bien de rapport de forces qu’il s’agit et non de « lois économiques » puisque l’endettement public des pays du G8 peut être tout aussi fort : la dette représente 98 % du PIB irlandais, 47 % au Portugal ou 65 % en Espagne, mais 92 % aux États-Unis, 78 % au Royaume-Uni, 76 % en Allemagne et 83 % en France. Si ces derniers pays ne subissent pas les plans « d’aide » du FMI, leurs gouvernements y imposent néanmoins des plans d’austérité presque aussi violents.
Non, huit ou même vingt pays ne sont pas légitimes pour gouverner le monde. Non, huit ou vingt, élus ou dictateurs, ces serviteurs du capital économique et financier ne nous feront pas payer leur crise. Le G8 de Deauville et le G20 de Cannes cet automne doivent être des étapes de la construction d’une résistance internationaliste pour mettre en échec le capitalisme.

Best of G8

Depuis 1975, les plus grandes économies du monde se réunissent pour imposer leurs intérêts communs au reste de la planète. Chacun des sommets du G7 puis du G8 (à partir de 1998) est l’occasion d’une déclaration qui prend appui sur les relais institutionnels (OMC, FMI, Banque mondiale, mais aussi l’ONU pour les sujets moins économiques).
Revenons sur certaines d’entre elles.
Le premier sommet à huit avec l’arrivée de la Russie (enfin pleinement convertie à l’économie de marché) à Birmingham au Royaume-Uni en 1998 a permis de prendre la pleine mesure du principal problème de l’époque :
« Le problème du bogue de l’an 2000 (ou du millénaire), associé au passage des ordinateurs à l’an 2000, présente un défi majeur à la communauté internationale ».
Plus sérieusement, ces sommets annuels ont surtout été l’occasion de coordonner les attaques néolibérales et de répéter à l’envi la foi dans le marché.
En 2001 à Gênes en Italie, la déclaration commune rappelle que « la liberté du commerce et des investissements favorise la croissance et la réduction de la pauvreté dans le monde ». Pour s’assurer de pouvoir profiter à plein de cette liberté du commerce et de leur avance technologique, les pays du G8 invitent « l’OMC et l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, en collaboration avec la Banque mondiale, à aider les pays les plus pauvres à se conformer aux règles internationales relatives aux droits de propriété intellectuelle ». C’est-à-dire à protéger les profits des multinationales, qu’il s’agisse de l’industrie du luxe menacée par la contrefaçon ou de l’industrie pharmaceutique menacée par les médicaments génériques.
Ce sommet marque un tournant dans la mobilisation des contre-sommets : l’un des 300 000 manifestants s’opposant au G8, Carlo Giuliani, est assassiné par un policier. Depuis, G8 et autres grandes rencontres internationales s’éloignent des grandes villes et se replient sur des destinations plus huppées (stations de ski ou villes balnéaires, comme Deauville cette année) symbolisant le mépris de classe de ces dirigeants vis-à-vis des peuples.
La déclaration issue du dernier passage du G8 en France, à Évian en 2003, mérite un instant d’attention, puisqu’elle engage les participant : 
- « à mettre en œuvre des réformes structurelles sur les marchés du travail, des produits et des capitaux ;
- à réformer nos systèmes de retraite et de santé pour faire face au défi commun que constitue le vieillissement de la population ;
- à améliorer la productivité en misant sur l’éducation et l’apprentissage tout au long de la vie, en créant un environnement favorable à l’épanouissement de l’esprit d’entreprise, en encourageant la concurrence et en incitant les acteurs publics et privés à investir dans la connaissance et l’innovation ».
Les attaques contre le droit du travail, la Sécurité sociale, les retraites ou les universités, tout y est.
Ce best of serait incomplet si on n’y mentionnait le G8 précédant la crise, le sommet de 2007 à Heiligendamm (Allemagne). On y apprend « que l’économie mondiale se porte bien et que les évolutions économiques sont aujourd’hui plus favorables à un ajustement que par le passé, principalement parce que nous [le G8] avons progressé dans la mise en œuvre de notre stratégie commune ». Merci à eux… Le risque financier ? Pas d’inquiétude, « Nous [toujours le G8] avons discuté des récents développements qui sont intervenus sur les marchés financiers mondiaux, notamment des fonds spéculatifs qui, avec l’émergence de techniques et de produits financiers avancés tels que les dérivés de crédit, ont largement contribué à l’efficacité du système financier. […] Étant donné la forte croissance de l’industrie des fonds spéculatifs et la complexité croissante des instruments qu’ils négocient, nous réaffirmons la nécessité d’être vigilants. » Cette « vigilance » bienveillante n’a rien empêché des séismes financiers de 2007 et 2008.

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